31 octobre 1993
« C'est bon les garçons, vous êtes prêts ? On y va ! »
Bill et Tom Kaulitz étaient deux frères jumeaux, qui avaient quatre ans et deux mois. Quand vous leur demandiez leur âge, ils levaient vers vous d'adorables frimousses absolument et rigoureusement identiques ; puis l'un des deux (vous n'étiez capable de déterminer lequel que si vous regardiez l'initiale qui ornait son pull) hissait sa main, repliant son pouce sur sa paume qu'il gardait face à lui. Le second opérait à sa suite le même geste. Le premier recommençait alors, mais avec l'autre main, jetant un regard agacé à son frère, qui se faisait un plaisir de lui aussi montrer son autre main en cachant son pouce, avec un sourire un peu narquois sur le visage. Vous aviez donc face à vous deux diablotins, deux bouches (plus ou moins souriantes ou grimaçantes en fonction de l'étape, pourvues de petites dents aigues), quatre yeux à éclairs, et seize mignons petits doigts qui vous séparaient d'eux, tels des barreaux.
Bill et Tom Kaulitz étaient donc deux frères jumeaux, qui avaient quatre ans, deux mois et leur propre petit monde. Voilà une heure que leur mère avait entrepris de leur faire enfiler les déguisements qu'elle leur avait fabriqués et de les maquiller : aujourd'hui c'était Halloween, et elle tenait à ce qu'ils se déguisent.
C'était la première année qu'ils étaient à Loitsche ; Simone et Jörg avaient en effet décidé de venir y vivre : ils ne s'entendaient plus si bien, et espéraient que s'éloigner de la vie urbaine stressante de Leipzig leur permettrait de se retrouver, et serait bénéfique pour leurs garçons.
C'est donc ainsi qu'ils étaient venus s'enterrer dans ce petit village perdu où les habitants ne célébraient sans doute pas cette fête païenne aux origines celtiques, d'autant qu'ici en Allemagne le 31 octobre est la fête de la réforme : l'Eglise elle-même en viendrait à distribuer des bonbons pour éviter que les enfants ne fêtent Halloween...
Simone avait vécu deux ans aux Etats-Unis, et comme elle aimait l'ambiance de ce jour étrange où les êtres surnaturels semblent plus à portée, elle voulait que cette date soit particulière pour ses enfants. Bien qu'il lui semblât évident qu'il était vain de penser qu'Halloween était fêtée à Loitsche, elle se réjouissait tout de même de voir que depuis quelques années c'était le cas un peu partout en Allemagne, contrairement à quand elle était enfant.
Elle était aussi ravie que le village tire une majeure partie de ses revenus de la production de carottes, ce qui faisait que le patelin avait une tendance marquée à user – et abuser – du orange dans la limite de ses frontières (notamment dans le cadre de la célébrissime fête de la carotte (©Stern), que l'on ne présente plus. Elle survenait suffisamment peu de temps avant Halloween pour que les décorations restent jusqu'à la date de cette dernière ; dans tous les petits villages, les décorations aiment prendre leur temps : celles de Noël restent jusqu'à Pâques, et font parfois de la rétention jusqu'au 15 août). Et qui dit Halloween, dit orange ! C'était donc déjà ça de pris.
Bill et Tom répondirent à l'appel de leur mère et surgirent en haut des escaliers ; ils marquèrent une pause importante avant de s'y engager, et les descendirent lentement, leurs petites jambes et leur sens de l'équilibre à l'½uvre. Ils avaient une main contre le mur, et posaient leurs deux pieds l'un après l'autre sur chacune des marches. Les deux frères étaient parfaitement synchrones : leurs mouvements périodiques concordaient exactement, à deux marches d'écart.
Ils étaient des jumeaux en parallèle, et non des jumeaux en miroir. Cela rassurait Simone : elle avait ainsi l'impression qu'aucun des deux n'avait l'ascendant sur l'autre (pour elle, prendre le rôle du gaucher signifiait nettement devoir subir plus de contraintes, et le devenir était donc le signe que l'on ne s'était pas imposé en vue de ne pas subir les dites contraintes.)
Elle s'était montrée très persuasive pour expliquer aux enfants qu'il était absolument hors de question qu'un accident dans les escaliers se produise dans cette maison (mise à la poubelle des biberons, punition lente et douloureuse, torture des doudous... Elle n'avait pas lésiné sur les moyens, et était satisfaite de voir que ses enfants prenaient grand soin à respecter cette principale règle, qu'elle ne manquait pas de leur rappeler périodiquement).
La maison sur deux étages, avec cheminée, pourvue d'un immense jardin planté de grands arbres et muni de balançoires, était un avantage indéniable qu'ils tiraient d'habiter au milieu de nulle part : l'immobilier n'y était pas cher, ils avaient donc pu s'offrir beaucoup d'espace. Les jumeaux pourraient pleinement savourer le fait d'avoir un étage rien que pour eux quand ils seraient plus grands.
Il est vrai qu'en arrivant les enfants avaient été assez réticents à la vue de toute cette place à laquelle ils n'étaient pas habitués (leur ancien appartement concourait dans la catégorie « minuscule ») et ils n'acceptaient toujours pas le fait d'avoir une chambre chacun. Enfin, ils l'acceptaient en ce qui concernait la gestion de l'espace personnel (comprendre : l'entreposage des jouets), mais ils n'arrivaient pas à dormir dans des pièces séparées. Aussi le lit de Bill avait-il rapidement été rapatrié dans la chambre de Tom, cette dernière étant légèrement plus grande (être l'aîné, même de dix minutes, peut procurer certains avantages vaguement arbitraires, de même qu'être le cadet dans d'autres situations).
Simone les laissait faire comme ils le souhaitaient pour l'instant : ils étaient encore petits, le déménagement les avait stressés, et ils sentaient bien qu'il y avait une tension entre leurs parents. Aussi Simone était-elle soulagée de savoir qu'ils avaient l'autre ; elle ne se sentait pas capable de les séparer en ce moment, étant donné que c'était une période délicate, et que leur frère était presque le repère le plus stable pour eux. Du moins, celui qui changeait le moins.
Elle soupira en voyant atterrir à ses pieds un tigre dont la queue tordue en tous sens évoquait plus Tigrou qu'un redoutable félin, et un Zorro affublé d'un masque de travers et d'une cape qui se faisait la malle. Elle s'agenouilla en branlant la tête et en réprimandant ses deux petits monstres préférés.
« Ah là là, vous savez vraiment pas vous tenir hein ! Bill vous êtes maquillés, je t'avais dit de ne pas te frotter le visage ! Et qu'est-ce que tu as fait à ta queue ? Elle est toute zigzagante ! Et toi Tom, c'est pas brillant non plus ! Regarde-moi ce masque et cette cape ! Et où est passé ton sabre ? »
Les petits diablotins affichèrent un air contrit, mais alors qu'ils baissaient la tête, ils échangèrent un sourire plein de connivence et d'espièglerie.
« Bon allez il est temps d'y aller, sinon on sera en retard ! A la voiture ! »
Simone regarda ses fils se précipiter à l'extérieur, malgré la pluie qui était battante. La jeune femme prit son sac, se rendit au salon où elle trouva Jörg devant la télévision. Il y passait plus de temps que dans la chambre conjugale, même lorsqu'il était à la maison, ce qui déjà était rare en soi : étant routier, il passait son temps à sillonner le pays.
Simone souffrait de solitude ; même si elle adorait ses enfants, ils ne comblaient pas le vide que laissait l'absence de son mari. Elle passait ses journées à la maison, s'occupant de ses garçons et de ses toiles. Si la peinture la faisait entrer en transe, elle n'en restait pas moins une activité hautement solitaire ; avec en plus l'entretien de la maison et l'éducation des enfants, Simone n'avait que peu de temps pour établir une vie sociale – d'autant que son mari n'y participait pas vu qu'il était absent – et faire des connaissances. Surtout qu'ils avaient ici le statut des nouveaux venus. Pire : des nouveaux venus qui arrivaient de la ville. (D'ailleurs les garçons en pâtissaient, ils avaient du mal à s'intégrer aux autres enfants du Kindergarten. C'était aussi très clairement de vrais citadins : ils n'aimaient pas particulièrement les champs et la campagne, et jamais ils ne se sentiraient « proches de la nature ».)
Jörg et Simone n'avaient pas encore atteint leur quart de siècle, mais elle avait l'impression d'avoir vécu durant des lustres et des lustres. Elle avait du mal à s'habituer à la vie ici bien que le rythme soit plus reposant, et elle aurait voulu que Jörg fasse plus d'efforts.
C'est pourquoi elle lui redemanda une ultime fois s'il les accompagnait. Elle voulait qu'il vienne, mais de lui-même, et non pas parce qu'elle avait insisté. Son c½ur se serra quand elle essuya un nouveau refus, auquel elle s'attendait pourtant.
Elle jeta un dernier coup d'½il à son mari, affalé devant la télévision, les lueurs bleutées du petit écran se reflétant sur son visage. Elle arrivait déjà à le visualiser ainsi dans quelques années, avec de petites différences notables qui ne manqueraient pas de survenir : la barbe de plusieurs jours, le ventre dû aux trop nombreuses bières,... Le laisser-aller.
Elle frissonna et se jura que si jamais cela arrivait, elle y mettrait un terme. Elle se rendit à l'entrée où elle prit son sac, dans lequel elle fouilla pour extraire les clés de la voiture. Elle se regarda dans le miroir, se ficha un sourire sur le visage, et, les yeux dans les yeux avec son reflet, elle réitéra sa promesse.
La porte d'entrée claqua derrière elle, ce qui créa un petit courant d'air, qui portait le rire des deux garçons. Jörg sentit le vent, mais n'entendit pas le bruit. Simone fit monter les enfants dans la voiture, et se délecta de ce son si joyeux qui l'accompagna durant tout le trajet.
**
« Bill il a eu peur-euh ! » Tom s'engouffra à l'intérieur de la voiture, suivi de près par son frère qui tentait vaguement de l'étriper.
« Même pas vrai d'abord ! »
Leur mère leur accrocha leur ceinture, puis s'installa à la place du conducteur.
« Si ! Hein Maman, pas vrai qu'il a eu peur Bill ? »
Simone mit le contact, et la voiture s'ébranla.
« Du calme enfin ! Moi aussi j'ai eu peur de toutes façons. Si j'avais su que c'était ça, l'Etrange Noël de Monsieur Jack, j'aurais attendu un peu avant de vous le faire voir. Mon ami qui organisait cette projection pour voir comment rendaient ses doublures faites maison aurait dû me le dire... Surtout que c'était la première fois que vous alliez au cinéma... Je ne veux pas que vous fassiez des cauchemars toute la nuit... »
« T'en fais pas Maman, si Bill il fait un rêve qui fait peur, je le protégerai. » Zorro bomba fièrement le torse.
« Gnagnagna ! Arrête de faire ton crâneur ! Si je fais un rêve qui fait peur, toi aussi tu le feras sans doute d'abord ! » Tigre pointa l'index vers celui qui signe son nom à la pointe de l'épée (d'un z, qui veut dire Zorro ! Zorrooooo...)
« Peut-être, mais moi j'aurai pas peur ! Toi tu faisais pipi dans ta culotte quand on voyait Monsieur Jack, ou Mademoiselle Sally, alors que c'était les gentils ! Trouillard ! » Zorro tira la langue.
« Oui mais toi tu avais peur de Oogie Boogie ! Mens pas, je t'ai vu te cacher les yeux ! » Tigre tapa du pied. Euh, de la patte.
« N'importe quoi, c'était les oreilles d'abord ! » Le visage de Zorro prit soudain une petite teinte carmin. « Enfin je veux dire... Ouais bon sa voix elle était toute bizarre toute grave et tout... »
« Ah tu vois ça faisait peur ! Pis y'avait tous les monstres de Halloween là, ils étaient tout moches tout pas beaux... »
« Ouais mais bon ils étaient tristes paske tout le monde préfère Noël et personne les aime. Ca doit pas être drôle pour eux. »
« Ui. Nous il faut qu'on les aime alors. Comme ça ils seront pas tristes. Pis nous au moins on aura plus peur. »
« Ui. On va faire comme ça. Y on aura plus peur. »
Les jumeaux se sourirent, satisfaits d'avoir trouvé une réponse à une question existentielle. Ils se prirent la main, et s'endormirent, bercés par les cahots de la route qui les ramenait de Magdeburg à chez eux.
**
Même si Simone savait qu'il était impossible de faire une tournée des bonbons dans Loitsche, elle apprit à ses enfants quelle était la démarche à suivre. Quand ils comprirent que des sucreries étaient à la clé, les jumeaux firent preuve d'un intérêt soudain et pour le moins intense.
Ils se ruèrent ensuite dans le salon, où ils demandèrent à leur père de faire un choix draconien : subir un mauvais tour, ou se délester de ses douceurs.
« Farce ou friandise ?? »
Ils envahirent l'espace personnel de Jörg, lui montant sur les genoux, le tirant vers eux. Le père éclata de rire et s'amusa avec ses fils pendant que Simone allumait la cheminée et assistait avec plaisir à la scène, un doux sourire aux lèvres.
Plus tard, lorsqu'elle aura couché ses deux petits démons favoris débarbouillés dans leur lit, gavés de bonbons et d'histoires de fantômes, le même sourire flottera sur son visage.
Elle refermera la porte derrière elle, et l'un des petits démons se glissera dans le lit de l'autre. Non pas qu'ils aient peur non, non, maintenant ils aiment les monstres de Halloween. Mais bon, peut-être que les monstres, eux, ne le savent pas.
Blottis ainsi sous les draps, les jumeaux sont en sécurité. Les monstres, le froid, le vent et les mauvaises choses ne peuvent franchir la barrière des couvertures.
31 octobre 1995
Deux ans avaient passé. Une nouvelle chose pouvant passer la frontière de la couette était apparue dans ce laps de temps. Elle était extrêmement effrayante. C'était la dispute ; la dispute, et les cris des parents.
Simone et Jörg s'entendaient de moins en moins. Quand tout plaisir à vivre avec son mari absent et inattentif la quitta, et qu'elle rencontra Gordon, Simone décida de tenir la promesse qu'elle s'était faite.
Sa relation avec Jörg s'était dégradée avec le temps ; il n'était jamais là et semblait se moquer de sa famille. Lorsque Simone le lui faisait remarquer, il le vivait comme un reproche.
Toutes leurs discutions avaient fini par se ressembler, notamment lors du final qui s'achevait invariablement par les hurlements et les larmes.
Bill et Tom avaient assisté à l'éloignement de leurs parents, impuissants à les réconcilier malgré leurs efforts pour être sages, pour ne pas les contrarier, pour les faire s'aimer.
Le cocon de confort du lit avait été violé par les cris, les hurlements, les reproches. Par les mots de désamour.
Bill et Tom ne voulaient pas que Papa et Maman se disputent. Ils ne voulaient pas qu'ils ne s'aiment plus.
Mais Papa avait fini par partir en claquant la porte. Maman avait pleuré, et leur avait expliqué qu'elle les aimerait toujours, et que Papa aussi les aimerait toujours, mais que Papa et Maman ne s'aimaient plus ; ça arrivait, chez les grands, que l'amour pour la personne qu'on avait promis de chérir jusqu'à la mort s'éteigne.
Bill et Tom ne voulaient pas que Papa et Maman se séparent. Ils ne voulaient pas qu'ils ne s'aiment plus.
Mais ils avaient compris qu'on ne leur demanderait pas ce qu'ils en pensaient, et qu'on ne ferait pas ce que eux voulaient.
Maman ne leur avait pas non plus demandé leur avis lorsqu'elle avait fait entrer Gordon dans la maison.
Bill et Tom ne voulaient pas d'un nouveau papa, ils en avaient déjà un. Gordon était gentil, mais il ne sentait pas comme Papa. Sa voix ne résonnait pas comme celle de Papa. Gordon n'était pas Papa.
Mais Gordon était là, alors il faudrait bien faire avec. Il avait proposé de leur apprendre la musique, et l'idée leur avait plu. Il voulait leur faire apprendre la guitare, ou le clavier.
Tom aimait la guitare. Elle était belle, elle était douce, et elle chantait pour lui.
Bill n'aimait pas les instruments. Ils n'étaient pas conciliants, ils ne se pliaient pas à sa volonté, et leur son n'était jamais celui qui était dans sa tête.
Pour autant il n'était pas rejeté des cours de musique de Gordon, et ça lui faisait plaisir. Il essayait de progresser, mais préférait regarder faire Tom et se concentrer sur ce qui naissait dans sa tête quand il l'écoutait.
Il ne serait pas jaloux quand Tom recevrait sa première guitare, une jolie guitare toute simple, un peu grande pour lui. D'ailleurs jamais il ne serait jaloux des guitares de Tom, toujours plus nombreuses et plus luxueuses, suivant ainsi la ligne directrice de la collection de Gordon (laquelle finira par être dépassée). Les guitares de Tom rendent Tom heureux, alors elles rendent aussi Bill heureux.
Jörg avait quitté la maison, Gordon y était entré, et il avait apporté avec lui la musique. Simone appréciait que ses enfants se tournent vers un domaine artistique, ça les rapprochait d'elle.
Aujourd'hui c'était Halloween, et elle avait fait les choses en grand pour que les garçons passent une bonne journée. Elle savait que ces derniers temps avaient été difficiles pour eux aussi. Elle regrettait de les rendre malheureux.
Alors pour les distraire elle avait mis le paquet sur la décoration de la maison. Elle était allée acheter de fausses toiles d'araignées, une citrouille qu'elle avait creusée et sur laquelle elle avait évidé un visage, afin qu'en mettant des bougies à l'intérieur un visage apparaisse. Elle avait aussi fait griller avec du sel les pépins qu'elle avait extraits. Elle avait enfin fait un bon petit stock de bonbons, et d'histoires de sorcières à lire au coin du feu.
Elle avait passé du temps à tout mettre en place, et après le goûter elle avait préparé les enfants avec les costumes qu'elle avait faits. Bill était maintenant un fantôme des plus convenables et Tom un squelette des plus convaincants.
Ils venaient d'ailleurs tous deux de débouler dans la cuisine.
« Maman, farce ou friandise ? » La questionna le fantôme.
Simone rit.
« Si on se déguise à Halloween c'est un peu pour ne pas être reconnu ! Donc il ne faut pas m'appeler Maman. »
« Ah, d'accord. Madame, farce ou friandise ? »
Simone ne put s'empêcher de nouveau de sourire.
Bill fit la moue. « Mais-euh, arrête de te moquer ! Sinan ça sera farce ET friandise ! »
« Oulà non non surtout pas ! J'ai passé beaucoup de temps à tout préparer, hors de question que vous me jouiez un mauvais tour ! C'est juste que je n'ai pas l'habitude de voir des fantômes si polis. Allez donc dans le salon je vous retrouve avec les douceurs tout de suite. »
Le squelette tira le fantôme à sa suite, et cela fit plaisir à Simone de voir qu'ils étaient tout excités. Elle les rejoignit, les bras chargés de victuailles diverses.
« Bon attendez un peu, je vais allumer le feu, puis la lanterne, et on éteindra les lumières, et vous aurez le droit de vous goinfrer de sucreries pendant que je vous raconterai des histoires. Ca vous va ? »
Les enfants battirent des pieds et des mains. Simone leur montra comment faire un feu, en disposant tout d'abord des morceaux de papier journal, puis du petit bois, suivi de bûchettes et enfin d'une grosse bûche qui surplombait l'édifice.
Elle leur recommanda de bien faire attention, le feu c'était dangereux et ça pouvait brûler très fort ; puis elle mit le feu au papier journal, et Bill poussa des cris de délectation.
« Ah, regarde Tom ! Les flammes elles sont bleues ! »
« Et alors ? Quand Maman fait la cuisine elles sont toujours bleues les flammes. »
« Oui mais non, regarde là ! Y'a du bleu et du vert, c'est trop beau ! »
Simone leur expliqua : « C'est à cause de l'encre du journal qui brûle, ça ne va pas durer. »
Elle utilisa le soufflet pour bien faire prendre le feu, et alla éteindre les lumières. Bill restait fasciné devant l'âtre qui rougeoyait. Simone vint s'asseoir sur le tapis avec ses fils et commença à leur raconter des histoires de morts-vivants, de revenants, de monstres.
Ils l'écoutaient, les yeux grands ouverts, tout en dévorant les pépins de citrouille et les bonbons.
La citrouille semblait elle aussi écouter les histoires, ses yeux cruels et sa bouche édentée luisant doucement dans la pénombre de la pièce.
Lorsque Gordon rentra à la maison, il vint les rejoindre dans le salon et mima certains personnages en créant des ombres avec ses mains. Les jumeaux furent très impressionnés, et les histoires prirent un jour nouveau.
C'était agréable d'être là et de se sentir en sécurité ; de savoir que les histoires restaient des histoires, et que les ombres restaient des ombres. Mais maintenant, les jumeaux savaient qu'il y avait dans le monde réel d'autres choses bien plus effrayantes.
Cette nuit-là, ils ne résistèrent pas à l'envie de dormir tous les deux, aussi Bill quitta-t-il sa chambre pour aller s'installer dans le lit de son frère ; ils s'endormirent main dans la main, le ventre rond, et la tête pleine de monstres qu'ils avaient promis d'aimer, il y avait longtemps de cela.
31 octobre 1997
Le temps avait passé, Bill et Tom avaient grandi. Ils avaient passé l'âge de raison, et avaient décrété qu'ils ne voulaient plus qu'on les prenne sans cesse l'un pour l'autre. Etre différencié de son frère à cause de ce qu'il y a marqué sur son pull, ça va pendant sept ans, mais au-delà ça commence à bien faire.
Tom avait continué la guitare avec enthousiasme, et il se débrouillait chaque jour un peu mieux. Gordon continuait à l'aider et à lui prodiguer ses conseils, mais il lui laissait aussi une très grande liberté, ce que Tom appréciait.
Bill s'était quant à lui tourné vers les paroles et le chant. Des idées de chanson lui trottaient souvent dans la tête, ou même de simples phrases qui lui paraissaient musicales. Il traînait donc partout avec lui de petits carnets où il les notait, de son écriture enfantine un peu maladroite.
Il n'avait pas tout à fait abandonné le clavier, mais ne s'y adonnait qu'en dilettante. Il avait décidé que son instrument serait sa voix : même si elle ne produisait pas nécessairement le son souhaité, au moins ne pouvait-il pas la jeter par terre de dépit.
Et chanter était agréable. Ca le faisait sortir de lui, son souffle prenait une autre dimension, il se sentait plus plein, plus vivant.
Bill et Tom s'adonnaient donc avec plaisir à la musique, chacun à leur façon, mais rarement chacun de leur côté. Ils tentaient de petites expériences musicales, encouragés par leur mère et par Gordon.
Trois personnages importants pour Bill avaient fait leur apparition dans la vie des jumeaux.
Le premier était Andreas. Ce petit garçon venait d'arriver de la ville, et il aimait bien jouer avec Bill et Tom. Ceux-ci n'avaient jamais eu une vraie chance auprès des autres enfants du village, qui avaient un peu peur d'eux tellement ils se ressemblaient, et qui avaient été poussés par leurs parents à ne pas les côtoyer, puisque les parents des jumeaux étaient mal perçus (vous avez vu, le mari n'était jamais là, et elle a eu vite fait de le remplacer ! Le divorce n'était pas encore prononcé que déjà le nouveau concubin était dans la place. M'a toujours parue bizarre cette bonne femme moi, faire des gribouillages c'est pas un métier...).
Andreas était un petit garçon bizarre et joyeux, le genre à bien s'entendre avec tout le monde ; d'être en contact avec lui avait permis aux jumeaux de se rapprocher des autres.
Le second personnage était Scotty, le chien que Bill avait fini par obtenir à force de supplications. Scotty était une valeur sûre ; il répondait toujours à votre appel, était toujours prêt pour un câlin ou une promenade, et il n'était jamais rancunier même quand vous lui criiez dessus qu'il n'était qu'un idiot (ce qui n'est pas le cas d'un frère jumeau).
Bill et Tom étaient tous les deux de fortes têtes, et ils ne se laissaient marcher sur les pieds par personne, pas même par l'autre.
Leur relation était excès et passion : ils passaient presque tout leur temps ensemble et n'aimaient pas être séparés. Ils s'adoraient, mais ils se disputaient aussi très régulièrement, et en venaient souvent aux mains. Ou aux pieds. Ou aux dents. Etait souvent de la partie tout objet à portée (resteraient dans les annales une bataille à coups de poêles et une autre où était intervenu un skate, lequel avait valu à Tom une cicatrice au niveau du sourcil. Suite à cet indicent les jumeaux avaient tenté de réfréner leurs ardeurs guerrières, mais tout de même : rien ne valait une bonne petite dispute fraternelle de temps à autres. D'autant que les mots peuvent faire aussi mal que les poêles et autres skates).
Autant ils extériorisaient leur énervement envers l'autre, autant ils n'avaient pas le besoin de s'exprimer leur amour, sauf parfois pour se réconcilier. L'autre était la moitié d'eux-mêmes ; Bill ne comprenaient pas comment faisaient les gens qui n'avaient pas de Tom, et Tom ne comprenait pas comment faisaient les gens qui n'avaient pas de Bill. Jamais ils ne se le disaient, mais chacun savait que l'autre aussi le pensait.
Enfin, la troisième personne importante ayant fait son apparition dans la vie de Bill n'était autre que son premier amour, et rien de moins que la femme de sa vie. Elle était belle, elle était brune, et Bill aurait été prêt à tuer pour elle (mais pas à mourir ; la seule personne pour laquelle il vaut la peine de mourir à huit ans, c'est soi-même : c'est Tom. Et lorsqu'on est prêt à mourir pour quelqu'un à huit ans, on sera prêt à le faire pour le reste de sa vie. Le tout est que le quelqu'un soit aussi prêt à mourir pour vous, mais ce n'était dans ce cas précis qu'une formalité : Tom était prêt à absolument tout pour son petit frère).
Cette fille fascinait Bill et il pouvait passer des heures et des heures à l'écouter sans jamais se lasser. Elle faisait briller ses yeux et faisait voler son âme. C'était une déesse parmi les mortels, et il avait été touché par sa grâce divine.
Nena était à la fois son idole et son modèle.
Pour leur dernier anniversaire Simone avait offert des cd aux jumeaux, et si Tom avait bien aimé le sien, Bill considérait que l'album qu'il avait reçu n'était rien de moins qu'une révélation quasi mystique : il lui avait permis de découvrir Nena. Il le connaissait déjà par c½ur et voulait tout savoir sur cette chanteuse dont la voix le charmait et les paroles l'éblouissaient.
Tom ne voyait pas ce que Bill trouvait de si génial à Nena, mais il ne trouvait pas ça trop mal (pour ce que c'était ; Tom n'était basiquement pas tellement attiré par ce genre de musique). Mais il laissait Bill s'enflammer autant qu'il lui plaisait, tout en se tournant plus vers ses propres centres d'intérêt, dont le dessin et tout ce qui se rapportait au graphique.
Tom acceptait donc les trois personnages, en leur accordant lui-même plus ou moins de place dans son c½ur.
Ce soir ses deux préférés étaient à la maison. Scotty était en train de piquer un petit somme dans sa niche (une tresse orange et noire en lieu et place de collier), et Andreas avait été invité à découvrir Halloween chez les jumeaux. Il était venu déguisé en tortue Ninja (en Raphaëllo plus précisément).
Tom trouvait ça un peu ridicule : une tortue Ninja, ça ne collait pas à l'esprit d'Halloween, mais bon puisqu'Andreas ne connaissait pas ce n'était pas étonnant qu'il ne soit pas tout à fait dans le ton.
Simone et Gordon avaient accepté qu'Andreas vienne passer l'après-midi avec eux. Les jumeaux s'étaient déguisés en attendant qu'il arrive (Bill, en pleine période de révélation musicale, avait tout d'abord voulu se déguiser en rock star (en devenir une était son but ultime), mais comme ce n'était pas dans le ton de la fête, il était finalement en chauve-souris, alors que Tom s'était transformé en mort-vivant plus vrai que nature grâce au faux sang que leur mère avait dégoté).
Andreas avait fini par arriver, et ils avaient aidé Simone à décorer la maison : avec les années il y avait de plus en plus de choses à installer, notamment une sorcière au nez crochu perchée sur son balai, qui retenait d'une main son chapeau pointu (prétendument emporté par la vitesse à laquelle elle était censée voler) ; Simone avait trouvé cette véritable poupée (qui était aussi grande que les jumeaux) dans une brocante, et c'était une mission que de la suspendre sous le porche de la véranda.
Les garçons avaient grignoté les pépins que Simone avait fait griller pendant qu'elle finissait d'évider la citrouille, et elle avait demandé à Tom d'aller préparer le salon pendant que Bill et Andreas l'aidaient à placer les bonbons dans des paniers.
Tom se rendit au salon où il rajouta une grosse bûche dans le feu. Il alluma la télévision puis le magnétoscope, dans lequel il inséra la cassette de l'Etrange Noël de Monsieur Jack. Leur mère était tombée dessus plusieurs mois auparavant, mais les jumeaux n'avaient pas encore eu le droit de revoir ce film dont ils ne se souvenaient pas très bien, mais qui les avaient marqués.
Tom alla éteindre les lumières et s'installa confortablement dans le canapé. Soudainement, sa vision se trouva obscurcie.
« Qui c'est ? » lui demanda une voix visiblement (auditivement même) travestie par son propriétaire.
C'était un jeu auquel Bill adorait jouer, même si Tom devinait que c'était lui à chaque fois. Tout en lui lui indiquait lorsque Bill était à proximité, donc d'autant plus s'il le touchait. Il aurait reconnu la voix et les mains de Bill entre toutes.
Cette fois-ci, c'était d'autant plus facile que les mains de Bill sentaient (tout comme celles de Tom) la clémentine : Simone en avait acheté un petit cagot deux jours auparavant et avait réquisitionné les jumeaux pour qu'ils en fassent de petites lanternes qui, une fois qu'elle auraient un peu séché tout en contenant de l'huile et seraient donc aptes à fonctionner, pourraient accompagner la grosse lanterne citrouille.
Aucun d'eux ne s'était vraiment révélé très doué : c'était assez délicat à réaliser, mais peut-être qu'avec le temps ils y parviendraient mieux. Ils s'étaient donc rabattus sur la consommation à haute dose de ce petit fruit rondouillard qu'ils aimaient tous deux.
Pour Tom, la clémentine était, avec les feuillages rougissant, le symbole même de l'automne, et c'était une des raisons qui lui faisaient aimer cette saison pourtant un peu triste : elle amenait les journées de plus en plus courtes, l'approche de l'hiver et du froid, la brume et le brouillard. Mais c'était une saison confortable : dès que la nuit commençait à tomber plus tôt, ça voulait dire que les soirées au coin du feu n'étaient pas loin.
« C'est Bill, » répondit Tom.
« Raté ! » Tom haussa les sourcils.
« C'est Super Chauve-Souris ! » Bill, ravi de sa petite feinte, retira ses mains et vint s'installer à côté de Tom, le sourire aux lèvres. Celui-ci sourit à son tour, révélant une dentition où manquaient quelques dents (Simone y avait collé de l'adhésif noir).
Simone et Andreas pénétrèrent à leur tour dans le salon, les bras chargés de friandises, qu'ils déposèrent sur la table basse. Simone alluma la lanterne citrouille et les mini lanternes clémentines qui avaient réchappé du massacre des jumeaux. Elle s'assura que tout était bien en place, et laissa les enfants devant le dessin animé qui commençait.
**
Andreas était reparti, et les jumeaux s'étaient préparés à aller se coucher. Ils savaient qu'à Halloween leur mère était particulièrement permissive, et ils en profitaient pour rallonger la soirée, chaque année un peu plus.
Tom entra dans la chambre de Bill sans frapper et s'approcha du lit à tâtons.
« Bill ? Bill, tu es où ? »
« Par là. » Le chuchotement de son frère permit immédiatement à Tom de se guider. Il arriva au lit et s'y allongea, et Bill referma les couvertures sur eux.
« Ca t'a pas dérangé qu'Andreas soit là ? » Bill avait l'air un peu inquiet.
« Hein ? Ben non pourquoi ? »
« Je sais pas, c'est un peu un truc qu'on avait rien qu'à nous, les gens font rien de particulier à cette date, alors je voulais pas que ça t'embête. »
« Hey mais c'est mon ami aussi Andreas ! »
« Oui mais c'était mon idée de l'inviter. Et aussi, peut-être bien que, ben, peut-être bien que c'est mon meilleur ami. » Bill attendit la réponse de son frère, tendu.
« Si c'est ton meilleur ami, alors c'est mon meilleur ami aussi. »
C'est ainsi que, sans qu'il le sache, Andreas fut sacré meilleur ami des jumeaux.
31 octobre 1999
Le temps avait passé, et les pôles d'intérêt des jumeaux avaient continué à diverger (chacun développait ses propres domaines de compétence), la musique mise à part. Et comme c'était leur principale occupation à tous deux, ils restaient plus proches que jamais.
Ils avaient mis au point de petites compositions. Bill écrivait des multitudes de textes pendant que Tom s'entraînait à la guitare. Ils cherchaient ensuite tous les deux à mettre ceux qui leur plaisaient le plus en musique.
Bill continuait vaguement à essayer d'utiliser le clavier, mais il s'entraînait surtout sur sa voix, d'autant que Tom arrivait à faire une mélodie à la guitare de ce que Bill lui chantonnait.
Tom essayait de pousser Bill vers la guitare, il lui montrait lui-même comment s'y prendre, mais Bill s'énervait très vite de ne pas y arriver (ce qui quelque part arrangeait Tom ; il n'était pas très patient de nature, et même s'il était prêt à tout pour son frère, il était soulagé que celui-ci ne prenne pas un malin plaisir à enchaîner fausse note sur fausse note).
Les petits carnets de Bill se remplissaient, le répertoire de Tom s'agrandissait. Ils songeaient de plus en plus à monter un groupe (en plus Gordon pourrait les conseiller) ; c'était sûr, un de ces jours, ils iraient recruter des membres à Magdeburg.
Leur amitié avec Andreas avait fleuri, mais les autres enfants n'étaient toujours pas vraiment la tasse de thé des jumeaux. Deux semaines auparavant ils avaient tous deux échangé leur premier baiser avec la même fille, à un jour d'intervalle, et n'avaient pas franchement compris pourquoi on en faisait toute une histoire.
Les filles étaient jolies, mais on ne s'amusait pas trop avec elles. Les garçons avaient plus de potentiel, mais seul Andreas était vraiment sympa. Et puis de toutes façons, aucune compagnie n'égalait celle de la personne qui était l'autre moitié de votre vie.
Un nouveau membre avait fait son apparition dans la famille Kaulitz. C'était Kasimir, un chat noir aux yeux d'un vert profond, qui brillaient dans le noir (ou du moins qui en donnaient l'impression). Tom l'adorait ; autant Bill était très chien, autant Tom était très chat. Il trouvait que les chats avaient une classe et une indépendance qui faisaient défaut aux chiens.
Il aimait que Kasimir aille et vienne à sa guise, et lui réclame des câlins seulement quand bon lui semblait. Entendre son ronronnement apportait à Tom lui-même une sensation de confort.
Cette année était une grande première ; Halloween allait être fêtée à Loitsche. En effet, une série de livres dont le héros était un sorcier orphelin rencontrait un succès grandissant en Europe, et y avait étendu la pratique de la célébration d'Halloween, et ce même jusqu'au trou perdu qu'était Loitsche.
Une tournée des bonbons était donc prévue, et Bill et Tom avaient préparé cette journée de longue date (choix des costumes à faire fabriquer par Simone et prévisions des mauvais tours à jouer aux radins – faire pourrir des ½ufs convenablement, ça prend du temps. Ils avaient même réussi à trouver de petits paniers en forme de citrouille pour recueillir leur butin).
Cependant, Bill n'allait finalement pas y participer. Le pauvre était en effet malade à en cracher ses poumons, cloué au lit par une fièvre trop élevée.
La veille il avait été amené (ainsi que Tom et Andreas qu'il avait traînés avec lui) par sa mère (qu'il avait mis du temps à convaincre) à Magdeburg, où Nena donnait une séance de dédicaces.
C'était toujours l'idole de Bill ; il avait réussi à trouver tous ses albums, et les connaissait sur le bout des doigts. Il se pâmait quand il tombait sur un clip d'elle à la télévision. Aussi quand il avait appris qu'elle allait venir à proximité de chez lui, il avait remué ciel et terre pour enfin se retrouver dans la même pièce qu'elle.
Ainsi donc s'était-il rendu à Magdeburg, où il avait attendu avec patience de pouvoir rencontrer Nena. Le hic était qu'il avait attendu dehors, sous une pluie battante. Bien qu'Andreas et Tom aient été avec lui, il était le seul à avoir attrapé une crève carabinée.
Le jeu en avait valu la chandelle (l'autographe de Nena était déjà affiché au dessus de son lit), mais il était déçu de ne pas pouvoir participer à la première vraie fête de Halloween du village.
Aux alentours de dix-huit heures, alors que la nuit était déjà tombée, Bill s'était traîné, telle la loque moyenne, avec sa couverture jusqu'au salon, et il s'était échoué sur le canapé.
Comme tous les ans Simone avait déguisé la maison, et les fausses araignées sur leurs toiles côtoyaient potirons, potimarrons et autres courges.
Elle avait fait des stocks de bonbons encore plus impressionnants que d'habitude : elle avait déposé la lanterne citrouille dehors, à côté de la sorcière, et attendait donc la visite des enfants qui ne manqueraient pas de passer.
On sonna à la porte d'entrée, et Tom, beau diable rouge, arriva de la cuisine pour aller ouvrir. Son regard se posa sur Bill, qui se sentait plus misérable que jamais.
Tom alla jusqu'à l'entrée et ouvrit à Andreas, déguisé en sorcier. Bill les entendit discuter un peu, et son c½ur se serra lorsque lui parvint le bruit de la porte qui claquait sans que son frère ne lui ait dit au revoir.
Il ferma les yeux et s'apprêtait à se laisser sombrer dans le même sommeil pesant qui l'avait déjà assommé durant tout l'après-midi, quand il entendit les pas de son frère revenir vers lui. Il ouvrit grand les yeux.
« T'as oublié quelque chose ? »
« Hein ? Non pourquoi ? »
« Ben pourquoi t'es pas parti avec Andreas ? »
Tom le regarda avec l'air de ne pas comprendre.
« Pas parti avec Andreas ? Comment ça ? »
Bill leva les yeux au ciel.
« T'es sûr que t'es pas malade toi aussi ? T'as un peu de mal. Parti avec Andreas, les bonbons, les autres enfants, farce ou friandise, Halloween, tout ça ? »
Tom sembla tomber de la Lune.
« Ah, ça ? Ben pourquoi j'irai ? »
« Euh parce que ça arrive qu'une fois par an et que c'est une bonne occasion de s'amuser ?... »
Tom haussa les épaules.
« Si tu viens pas ça a aucun intérêt, je préfère rester ici. »
Le c½ur de Bill se réchauffa. Il regarda son frère allumer le feu, les yeux brillants de fièvre, et se dit qu'un diable devant un âtre ça avait vraiment la classe. Bill avait toujours aimé le feu, mais ne comprenait pas bien pourquoi on l'associait aux enfers. Le feu était beau, et l'enfer était mal : pourquoi faire un lien entre les deux ? Mais là, son frère en diable était beau aussi, alors ça ne le dérangeait pas.
Tom éteignit les lumières, saisit les télécommandes ainsi qu'un grand saladier de bonbons. Il vint s'installer avec Bill sous sa couverture, et le regarda.
« Bon ben en avant pour l'Etrange Noël de Monsieur Jack ? Après tout il nous faut bien notre quota de monstres. Ca te va ? »
« C'est parfait. » Bill sourit, s'appuya contre son frère, ferma les yeux, et se laissa entraîner dans une douce torpeur, où se mêlaient les bruits du film et les crépitements de la cheminée.
**
Plus tard il sentit qu'on le soulevait. Il entrouvrit les yeux et se mit debout. Tom l'enroula dans sa couverture et lui dit de monter pendant qu'il rangeait le salon.
Les jambes un peu flageolantes, Bill se dirigea vers les escaliers qu'il entreprit de gravir. Il arriva essoufflé en haut des marches et fit quelques pas. Il fut soudain pris d'une sorte de vertige ; le couloir et ses portes dansaient devant ses yeux, et il se trouva strictement incapable de retrouver sa chambre. Il était perdu dans sa propre maison !
Il ouvrit la première porte à portée et soupira de soulagement quand il vit la chambre de Tom (après tout il aurait pu tomber sur la salle de bain ou les toilettes). Il entra et se dirigea vers le lit où il se laissa tomber.
Le lit de Tom sentait comme Tom, et c'était rassurant et confortable. Bill se sentit mieux, le monde retournait lentement à sa place.
Il entendit Tom l'appeler du couloir ; c'était sans doute qu'il trouvait étrange que Bill ne soit pas dans sa chambre.
Bill sentit que son frère le cherchait, et ça lui arracha un sourire. Quand il était malade, on pouvait être sûr que Tom était prêt à veiller sur lui jusqu'à ce qu'il soit complètement remis. En fait, Bill pensait que c'était la présence même de Tom qui l'aidait à aller mieux. Notamment la fois où Bill s'était retrouvé à l'hôpital suite à une piqûre d'abeille : il était certain que son séjour là-bas aurait été bien plus long si Tom n'avait pas été assis dans un fauteuil à côté de son lit, à lui tenir la main.
Bill pouvait toujours, toujours compter sur Tom pour prendre soin de lui. Cela lui fut une fois de plus confirmé quand il vit un diable inquiet pénétrer dans la pièce, accourant auprès de Bill après qu'il l'eût repéré.
« Bill ? Ca va ? »
« Moui, j'ai eu la tête qui tourne. »
« T'as besoin de quelque chose ? »
« Non non. »
« Ok bouge pas, je vais te faire une tisane. »
Bill ne put s'empêcher de rire. Il attendit sagement son frère, qui revint quelques minutes plus tard avec une tisane sucrée avec du miel et quelques bonbons. Bill n'avait pas faim, mais il avait un très gros faible pour les bonbons en gélatine, aussi ne put-il résister bien longtemps.
Pendant qu'il grignotait les sucreries, il regardait Tom se débarrasser de son déguisement et se préparer à aller se coucher. Il l'écouta se brosser les dents et l'observa se changer. Ils se ressemblaient vraiment beaucoup, Bill avait l'impression d'observer son propre reflet. Il se demanda s'il en serait toujours ainsi.
« Bon je fais quoi ? Je peux rester ou ça va te déranger ? Tu préfères que j'aille dans ta chambre ? » La voix de Tom le sortit de ses pensées.
« Non, reste, » geignit Bill. Tom leva les yeux au ciel et vint s'allonger auprès de son frère.
« T'as pas intérêt à me refiler ton truc hein ! » dit-il en tirant la langue.
Bill secoua la tête et se lova contre Tom.
« Dis Tom, raconte-moi une histoire. »
« Hein ? »
« S'il te plaît ? » Bill n'eût même pas à recourir aux yeux de chien battu (qui seraient à l'avenir si bien illustrés par le Chat Potté) : quand il était malade, Tom finissait toujours par céder.
« Ah euh. Bon. D'accord. Euh, il était une fois deux petits garçons qui avaient décidé d'aimer les monstres de Halloween et qui... »
Bill soupira de contentement et se laissa bercer par la voix de son frère, et il rêva des mille et une merveilles qu'il lui conta.
31 octobre 2001
A ce stade, il fallait s'y reprendre à deux fois pour voir que Bill et Tom étaient jumeaux : ils ne se ressemblaient plus du tout. Du moins, de loin. Cela faisait près d'un an que Bill se teignait les cheveux en noir corbeau ; il les coiffait avec du gel, testant toutes sortes de possibilités plus ou moins improbables.
Tom quant à lui se voyait muni depuis peu d'une multitude de petites dreads, qu'il adorait ; il aimait le style qu'elles lui donnaient. Elles nécessitaient beaucoup d'entretien, mais comme le simple mot « wax » le mettait en transe, il s'y pliait avec plaisir. Il aimait bien s'occuper de ses cheveux, d'autant plus si on ne s'en doutait pas en voyant le résultat.
Niveau vêtements, Bill tentait de customiser absolument tout ce qui lui appartenait ; pas un seul de ses pantalons ou de ses t-shirts ne s'en tiraient sans au moins une petite déchirure. Il avait plusieurs fringues assez extravagantes ou inattendues (notamment un kilt écossais rouge qui faisait toujours son petit effet).
Bill s'était aussi fait faire un piercing à l'arcade, et il estimait qu'il lui allait effrontément bien (Tom n'était pas loin de partager cette opinion). Bill mettait un point d'honneur à se distinguer de ses semblables, et ceux-ci le considéraient purement et simplement comme un extra-terrestre. Tom était d'ailleurs rangé dans la même catégorie : il était plus sobre dans sa sortie de l'ordinaire, mais il n'en sortait pas moins de l'ordinaire.
La musique continuait à avoir une place prépondérante dans leurs vies. Ils avaient enfin formé leur groupe, après avoir trouvé un bassiste, Georg, et un batteur, Gustav, qui avaient été séduits par leur style pour le moins original.
Ils passaient la majorité de leur temps à répéter tous les quatre. Ils avaient mis au point plusieurs morceaux et ne comptaient pas en rester là : ils se produiraient un jour, et la face du monde serait alors changée par les chansons de Devilish (c'était leur nom).
Tous quatre s'intéressaient à des styles musicaux qui pouvaient beaucoup diverger, mais ça ne comptait pas ; l'important, c'était qu'ils aimaient faire de la musique ensemble. Et pour aimer, ah ça oui, ils aimaient.
L'amitié des jumeaux avec Andreas continuait à prospérer (jalonnée parfois par de petites crises, mais quoi de plus naturel ?), et ils faisaient un effort pour s'ouvrir aux autres (mais bien souvent leur apparence en faisait reculer plus d'un ; le fait qu'ils aillent au collège de Magdeburg avait un peu fait changer les choses, mais pas tant que ça au final).
Depuis peu, Tom avait le béguin pour une fille de sa classe qu'il ne connaissait pas avant. Elle s'appelait Ann-Kathrin, et elle était blonde et menue. Sa bouche avait l'air d'avoir un goût sucré, et elle était toujours partante pour s'amuser.
Bill et Tom avaient tous deux eu de petits amourettes jusqu'ici, mais là Tom était très mordu. En plus Bill et Ann-Kathrin s'entendaient plutôt bien, alors pour lui tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Restait juste à faire d'elle sa petite amie.
Ce soir, tous les trois allaient se rendre à l'énorme fête de Halloween qu'Andreas organisait (ils seraient douze ça rigolait pas !). C'était Tom qui avait invité Ann-Kathrin.
Tom avait décidé de mettre le paquet sur son costume. Il était déguisé en bourreau, et sa fausse faux en papier d'aluminium était particulièrement réussie. Il regrettait un peu que son capuchon cache ses dreads, mais il trouvait qu'il avait tellement la classe dans ce déguisement que finalement ça n'était pas si grave.
Il avait mis un soin tout particulier dans sa tenue, et était plus que satisfait du résultat. Il se rendit dans la chambre de son frère pour voir où celui-ci en était. Bill avait prévu de se déguiser en vampire, et il avait fait les choses en grand.
Il avait hérissé ses cheveux corbeaux en piques sur sa tête, et était en costume sous sa longue cape noire. Il avait trouvé de fausses dents avec des canines pointues qui n'étaient ni trop grosses, ni trop difficiles à porter, ainsi que des lentilles de contact rouges.
Tom plissa les yeux : oui, il avait aussi dû emprunter le crayon noir de leur mère, parce que ses yeux étaient entouré d'un halo foncé qui les faisait ressortir. Tom devait avouer que ça lui allait drôlement bien.
« Alors Tom, qu'est-ce que tu en dis ? » Bill fit un tour sur lui-même, sa cape virevoltant dans son dos.
« Euh, je dirais : wow. »
« N'est-ce pas ? » Bill sourit largement, faisant apparaître ses longues canines. Un frisson parcourut l'échine de Tom, et il n'était pas bien sûr de savoir pourquoi. Il se secoua pour se débarrasser de cette drôle d'impression.
« T'es très bien Bill. »
« Merci. T'es pas mal non plus, » lui répondit Bill qui s'approcha et tira doucement sur une de ses dreads qui dépassait du capuchon. Tom n'aimait pas qu'on lui touche les cheveux, mais il ne s'écarta pas : tant que Bill continuerait à lui faire de si délicieux massages du crâne qui détendaient parfaitement son cuir chevelu malmené, il aurait le droit de tripoter les cheveux de Tom jusqu'à plus soif.
« Ca me va pas trop bien le crayon ? Ca me plaît carrément, je pense je m'en remettrai. »
Tom étudia le visage de son frère. C'est vrai que ça lui allait bien, mais ça n'allait pas l'aider à rentrer dans le moule.
Tom haussa les épaules. « C'est toi qui vois. »
« Quoi, pas de ''Arrête ton char ça fait trop fille'' ? »
« Non non. Ca te va bien. » Tom eut l'impression de se sentir rougir, et se c½ur se réchauffa à la vue du sourire que Bill lui adressa.
« Bon je finis de me préparer et j'arrive. »
Tom acquiesça et descendit au salon, qui comme tous les ans avait été décoré par les bons soins de Simone. Il se laissa hypnotiser par les flammes du feu, mais fut sorti de ses rêveries quand on sonna à la porte.
Il alla ouvrir et se retrouva face à une sorcière à pustules, dont les longs cheveux gris étaient piqués d'araignées. Il reconnut Ann-Kathrin sous le déguisement, et son c½ur fit un petit bond de joie.
« Des bonbons ou la mort ? »
Tom ouvrit grand les yeux.
« ''Ou la mort'', carrément ? Eh ben t'y vas pas avec le dos de la cuillère ! Comme je tiens à la vie je choisis les bonbons. »
Il l'invita à entrer, et lui tendit un saladier rempli de sucreries, où elle attrapa une petite boîte de Smarties, qu'elle entreprit méthodiquement de vider. Tom fit la moue ; lui n'aimait pas beaucoup le chocolat.
C'est à cet instant que Bill arriva du haut des escaliers. Tom trouvait qu'il avait carrément la classe.
« So queer my dear ! » s'exclama Ann-Kathrin. Tom lui lança un regard en coin, surpris. Bill quant à lui prit le parti d'en rire.
« Eh ben si même toi tu me le sers, je sens que ça va pas être triste. Mais bon c'est décidé, le khôl est adopté ! »
« Hey mais attends tu t'es même fait les ongles ?! »
« Et ouais, ça t'en bouche un coin pas vrai ? »
Le regard de Tom se vrilla sur les mains de son frère. Il s'était mis du vernis à ongle noir, et ça complétait très bien sa tenue. Ca lui allongeait les mains aussi, elles avaient l'air très fines comme ça.
Bill enchaîna : « Et comme ça aussi ça me plaît bien, je pense que je vais réitérer. » A son ton on entendait qu'il était décidé ; ça ne servait plus à rien d'essayer d'en discuter.
Bill, Tom et Ann-Kathrin souhaitèrent une bonne soirée à Simone et Gordon, et s'engouffrèrent dans le noir de la nuit.
**
En revenant de chez Andreas, Bill s'arrêta au niveau de la maison, et Tom raccompagna Ann-Kathrin jusqu'à l'arrêt de bus, où son père vint la chercher. Dans quelques mois, elle serait sa copine, et entre eux ça durerait ; Tom en était certain.
Plusieurs maisons étaient encore allumées, et certaines étaient même ornées d'une lanterne citrouille qui luisait doucement, sur leur porche ou derrière une fenêtre. Tom comprit pourquoi certaines personnes n'aimaient pas Halloween ; les yeux oranges semblaient vous suivre du regard. Tom lui adorait cette fête, et se réjouissait de voir toutes ces citrouilles.
Il repensa à la fête chez Andreas en rentrant chez lui. Bill avait fait son effet, et même si la majorité s'était accordée à dire que ça lui allait bien, il y avait bien eu des regards de désapprobation. Tom se doutait qu'à l'avenir Bill devrait faire face à plus malveillant que ça. Mais il trouvait que son frère avait raison de faire ce qu'il voulait, tant que ça lui plaisait.
Et Andreas avait été enthousiasmé, et seul son avis comptait pour Bill. Avec celui de Tom. Tout était donc parfait.
En entrant, Tom vit qu'il y avait de la lumière dans le salon et alla par curiosité y jeter un ½il. Bill était là, sa cape étalée derrière lui, à regarder le feu. Il avait allumé la télévision et Tom se doutait du film qui était prêt à être visionné. Il réalisa que ça lui aurait manqué, en cette soirée de Halloween, de ne pas passer un peu de temps en compagnie de ce cher Jack Skellington.
Bill se tourna vers lui et lui sourit en voyant qu'il avait l'air partant pour le dessin animé. Ils s'installèrent dans le canapé et profitèrent simplement de la présence de l'autre pendant que les images défilaient, bien trop vite leur sembla-t-il.
**
A la fin du film, il restait encore des bonbons, qui avaient réchappé de la tournée des enfants et de la petite séance de cinéma improvisée dans le salon. Les jumeaux les embarquèrent, et entreprirent de leur faire un sort, cachés sous les draps du lit de Bill, à discuter pendant la moitié de la nuit. De quoi ? Ils n'auraient su le dire.
31 octobre 2004
Tom retira son piercing au labret, en s'observant sans complaisance dans le miroir. Il se sentait vide et mort, à l'intérieur. Avec Ann-Kathrin, c'était fini. Elle l'avait trompé, et c'était donc fini.
A plus d'un titre, cette fille avait été sa première fois, et son c½ur était brisé en tant de morceaux qu'il se demandait comment et pourquoi il respirait encore. Pour la musique ? Les concerts qui l'avaient tant excité et l'avaient tant fait rêver ne lui semblaient qu'un souvenir fané, l'idée même de celui qui les attendait d'ici peu n'allumait qu'une petite étincelle en lui. Pour Bill ? Non, grâce à Bill.
Ses yeux restaient désespérément secs ; il n'arrivait même pas à pleurer.
En lui, tout était noir, tout était froid. Les ténèbres d'une nuit qui semblait éternelle coulaient dans son corps.
Il se sentait détruit, glacé, démoli, gelé, en ruines, et il tournait et retournait la situation dans sa tête. Il rationnalisait pour faire taire ses sentiments. Il pensait pour ne plus avoir à ressentir cette douleur qui lui lacérait le ventre et les entrailles.
Il avait toujours été celui d'eux deux qui réfléchissait le plus, et dont les sentiments étaient le plus profondément enfuis, sans pour autant être moins intenses. Quand Bill parlait du fait qu'ils puissent mourir, il le présentait sous la forme « si l'un saute, l'autre saute aussi ». Quand Tom pensait au fait qu'un jour, dans la plus horrible des réalités inenvisageables, Bill pourrait peut-être mourir en le laissant derrière, il avait beau tenter de réfléchir, de se projeter, de rationnaliser, rien n'y faisait : il se sentait juste transpercé par la pire des sensations qu'il ait jamais pu concevoir, et ne pouvait imaginer autre chose que de s'effondrer, raide mort, foudroyé de désespoir et de souffrance, déchiré de douleur.
Alors il se contentait d'en parler comme Bill le faisait.
Il était passé expert dans l'art de cacher ce qu'il avait dans le c½ur, que ce soit aux autres en se donnant un genre ou à lui-même en ne laissant parler que sa tête. Mais parfois, parfois, il ne parvenait pas à contenir ce flot d'émotions qu'il y avait en lui. Cela ne devait pourtant pas arriver. Il ne le laisserait pas arriver.
Depuis la rupture les jours se succédaient et se ressemblaient, fades, sans saveur, vidés de leur substance. Aujourd'hui c'était Halloween, et il savait qu'après cette journée orangée viendrait la grisaille et la tristesse de novembre. La douce et morne tristesse de novembre, ce mois qu'il aimait si peu mais qui s'assortirait si bien à son humeur. Noir.
Il n'avait envie de rien, et de ne rien faire. La joie lui semblait une notion lointaine et abstraite, dont il avait un jour connu le sens, mais qui aujourd'hui lui échappait.
Il retira son t-shirt et son pantalon trop larges, tout en continuant à se scruter dans le miroir. Il aimait se cacher dans ses vêtements, surtout maintenant qu'il avait envie de disparaître aux yeux du monde. Et il y arrivait presque : il voyait le moins de gens possible, et le moins de temps possible, sa famille incluse. Bill inclus.
Il observa de bas en haut son reflet presque nu, qui lui renvoya un regard éteint.
On frappa à la porte. Tom savait que c'était Bill.
« Dégage, je veux voir personne. »
Son frère entra tout de même, et quand Tom vit en quoi il était déguisé, il en resta complètement bloqué.
Bill était déguisé en Tom ; en Tom, qui se sentit soudainement abject, avec ses cornes et son frère qui s'était changé en lui pour Halloween, cette fête qui célébrait les monstres. Il savait que ce n'était pas pour cette raison que Bill s'était déguisé ainsi, mais il ne put s'empêcher d'y penser et se sentit au bord des larmes tant son c½ur se serra. Il fut pris d'un spasme et faillit éclater en sanglots.
Le visage de Bill se tordit. « Pardon. Je voulais me faire... » Bill baissa les yeux en détournant la tête sur le côté, puis rencontra de nouveau le regard de Tom. « Je voulais que tu te voies sourire un peu. Ca fait des jours que tu ne souris plus. Tu parles presque plus, non plus. J'ai plus peur de ton silence que des cris qu'on entendait il y a dix ans. »
Les lèvres de Bill se relevèrent bravement, sous la perruque de cheveux blonds foncés qu'il avait dû passer des heures à tresser. Il n'était pas maquillé aux yeux, mais c'était souvent le cas quand il restait à la maison ; par contre il avait fait disparaître ses grains de beauté et s'était dessiné ceux de Tom, et il avait aussi retiré son piercing au sourcil, ce qui était rarissime. Il avait aussi chipé un t-shirt et un pantalon de Tom, dans lesquels il nageait.
Il était une parfaite réplique de Tom, qui en resta scotché. Il était frappé de voir à quel point ils se ressemblaient encore, comme ils s'étaient toujours ressemblés et se ressembleraient toujours, et de voir à quel point le visage de Bill encadré de cheveux noirs lui manquait. Il était sonné de se voir dans ce visage qu'il connaissait si bien, et dont les repères qui le différaient du sien avaient été masqués. Bill et lui étaient faits pour être identiques, tout en étant le plus dissemblables possible.
Ils étaient faits pour être complémentaires, l'ombre et la lumière, le feu et la glace, les deux faces d'une même pièce. Tom le savait, et savait aussi qu'ils ne pouvaient pas y échapper. Que c'était pour cela qu'ils s'adoraient, et qu'ils se déchiraient.
« Tu sais très bien pourquoi je ne souris plus, Bill. Je veux pas parler, ni à personne ni à toi. Je t'ai dit de dégager. »
Le visage de Bill se referma, dur ; comme sa voix. « Tom, putain mais c'était qu'une fille. Une fille comme y'en a des dizaines. En plus elle avait rien de particulier, elle était pas si bien que ça, dans aucun domaine. Je vois vraiment pas ce que tu as pu lui trouver, ni pourquoi tu t'es accroché pendant si longtemps. Alors que toi et moi on est faits pour marcher au-dessus du monde. »
« Tu peux pas comprendre, t'étais pas amoureux d'elle. »
Soudainement les paroles de Bill frayèrent leur chemin en Tom et un monstre de fureur feula puis hurla en lui ; il se vit en train de se jeter sur Bill et de le frapper jusqu'à ce qu'il retire ce qu'il avait dit. Il se vit en train de lui crier dessus, de le secouer, de lui demander de lui rendre ce qu'il n'avait plus.
Au lieu de ça, et à sa grande surprise, il sentit ses genoux le lâcher. Il heurta douloureusement le parquet de sa chambre, toujours en caleçon, pris de spasmes incontrôlables. Il entendait des cris de désespoir insoutenables, et ce n'est qu'en sentant une douleur aux cordes vocales qu'il réalisa que c'était lui qui les poussait. Des sanglots déchiraient son corps, et il se sentit se rouler en boule sur lui-même.
Finalement, il n'avait pas pu tout contenir.
Il ouvrit les yeux et vit Bill, ce Bill étranger qui lui ressemblait trop, accourir vers lui, le visage inquiet, ses mains partout sur Tom, essayant de le prendre dans ses bras. Mais Tom le repoussait, il cherchait à tout prix à éviter le contact de son frère.
« Va-t'en, lâche-moi, lâche-moi ! Putain mais DEGAGE ! » Il lançait ses pieds et ses mains pour que Bill recule, mais celui-ci insistait et finit par prendre le dessus. Comme toujours ? Il prit Tom dans ces bras et l'enroula dans une étreinte ferme, le berçant doucement.
La voix de Tom se faisait de plus en plus faible. « Me touche pas, me touche pas... » Il tremblait et pleurait.
Bill se mit à lui chuchoter à l'oreille. « Putain Tom, mon Tom, mon Tom à moi, Tomi... Pourquoi tu... Pourquoi tu te mets dans cet état ? Elle voulait rien dire, elle voulait rien dire du tout... Arrête, arrête putain, arrête... Je suis là... S'il te plaît, je suis là... »
La plainte de Tom se changea en un long ''aaah'', entrecoupé de sanglots. Il cacha son visage dans le cou de Bill. Ses doigts s'accrochaient désespérément à lui, s'enfonçant dans son dos, le collant à lui comme s'il voulait qu'ils se fondent l'un dans l'autre. Il lui semblait que sa douleur n'avait pas de fond, et que rien ne pourrait apaiser sa peine.
Il sentit les mains de Bill sur son dos, tournant en des cercles apaisants. Bill était vraiment si familier. Son odeur, sa chaleur, son toucher ; tout éveillait en Tom une sensation de bien-être, qui lui donnait envie de se glisser dans une douce torpeur qui le mènerait à ce sommeil réparateur qui le fuyait depuis des nuits, alors qu'il restait allongé dans son lit, immobile à fixer le plafond.
Pourquoi Bill était-il Bill ? Parce que sinon Tom n'aurait pas été Tom. L'un n'allait pas sans l'autre, l'un n'était rien sans l'autre.
Tom se laissa bercer par son frère, ses sanglots se calmant peu à peu, ses larmes se tarissant. Il continuait à le serrer fort, sonné et dépité de se sentir si bien grâce à Bill alors qu'il allait si mal.
Bill saisit le visage de son jumeau entre ses mains et il le souleva, les faisant se regarder. Ils plongèrent leurs yeux dans ceux de l'autre. Tristesse et Colère se confrontèrent à Impuissance et Regret.
Ils se comprenaient sans parler, mais ça ne les empêchait pas de souffrir, ni de se faire souffrir aussi.
Les pouces de Bill commencèrent à errer sur les joues de Tom, touchant les grains de beauté qu'il avait reproduits avec minutie sur les siennes.
Tom frissonna, et fut violemment pris de l'envie irrépressible de voir son frère. Il imita le parcours de Bill sur le visage de ce dernier, frottant les petits points bruns qu'il savait ne pas devoir être là, et faisant apparaître ceux qui le devaient.
Ses mains remontèrent ensuite et se glissèrent sous la perruque de Bill, l'entraînant et la faisant tomber au sol. Il se sentit inexpliquablement et incroyablement soulagé à la vue des cheveux noirs qui apparurent. Il se sentait détendu, vidé de sa tension, purgé de sa peine.
En présence de Bill il se sentait toujours complet, entier, plein. Bill le remplissait de façon plus satisfaisante que tout ce qu'il pouvait y avoir d'autre, et même plus que la somme de tout ce qu'il y avait d'autre.
Cela le faisait à la fois se sentir si vivant, et pourtant si dépendant. Il savait que Bill ressentait la même chose. Ils n'étaient jamais si créatifs ou si heureux lorsque l'autre n'était pas là.
La vie de son petit frère était la chose la plus importante aux yeux de Tom, et aussi celle qui faisait naître le plus de choses en lui. Des choses parfois contradictoires, mais toujours violentes et passionnées. Oui, que ce soit le bonheur ou la douleur, les sensations provoquées par Bill étaient toujours celles qui étaient les plus prononcées.
Le brun était le centre du monde de Tom, et il réalisa une fois de plus à quel point il l'aimait, ce petit frère qui pouvait réduire son c½ur en miettes, mais aussi en recoller les morceaux à loisir.
Leurs yeux ne s'étaient pas quittés, et l'apaisement y avait fait son apparition. Bill eut un petit sourire.
« Farce ou friandise ? »
Tom haussa un sourcil interrogatif.
« Friandise, toujours. Mais là j'ai rien. Pourquoi ? »
Son frère ne répondit pas et se pencha en avant, ses lèvres venant doucement se poser sur celles de Tom. Le c½ur de celui-ci explosa, et la lumière se fit en lui. Tout devint clair, tout devint une évidence.
Bill se redressa puis resta immobile. Presque incertain.
Tom se décida très vite ; il se pencha à son tour et embrassa Bill, qui lui répondit. Leurs lèvres s'accordaient, devançant les désirs de l'autre.
Doucement, timidement, leurs langues se frôlèrent et entamèrent une danse lente et délicieuse. Ils se sentaient décoller, et bientôt leurs mains vinrent s'accrocher à l'autre, cherchant toujours plus de contact.
Embrasser son jumeau, c'était tellement plus que s'embrasser soi-même, de même qu'être Bill et Tom était tellement plus qu'être Bill ou Tom.
C'était tellement agréable de se trouver connectés de cette façon si peu familière mais qui paraissait pourtant si naturelle. C'était fort, c'était puissant, c'était unique. Comme ce que leurs c½urs ressentaient.
Leurs bouches se détachèrent doucement. Ils ouvrirent les yeux et fixèrent l'autre, se cherchant, se devinant, se lisant. Réalisant.
Tom ouvrit la bouche. « Tu te rends compte que si... »
Il fut brutalement interrompu par la main de Bill qui se plaqua contre ses lèvres. « Arrête de réfléchir. Tu réfléchis trop. Tu sais comme moi que c'est pour le mieux. Tu le sais, tu le sens. »
Tom hocha la tête et prit la main de Bill dans les siennes. Il en embrassa doucement la paume, les yeux dans ceux de Bill, et fut amusé de voir qu'il frissonnait.
« Te moque pas. » Bill retira sa main et se leva. Il tira Tom et l'entraîna vers le lit. Il retira son t-shirt et son pantalon immenses avant de l'y rejoindre.
Ils s'allongèrent, ramenèrent les couvertures sur eux et restèrent face à face, sans se toucher, simplement à se regarder. Des milliers de pensées couraient dans la tête de Tom, mais toutes s'évanouirent quand il sentit la main de son frère sur lui, puis sa bouche sur la sienne.
Tout s'était transformé en sensations, et il sentit à ses gestes que Bill y pensait depuis longtemps. Qu'il avait anticipé le fait qu'ils pourraient vivre tout cela, parce qu'ils étaient eux et que rien n'était jamais si fort que ce qu'ils provoquaient en l'autre. Parce qu'ils s'aimaient. A leur façon, parfois destructrice, mais toujours si intense.
Les mains de Tom se tendirent vers Bill pendant qu'il se perdait dans le baiser. C'était si bon de se sentir si complet.
La peau de Bill était chaude sous les doigts de Tom, qui couraient le long des épaules, du torse, du ventre qui s'offraient à lui. Il sentait la peau de son frère frissonner sous ses doigts, et c'était aussi excitant que ce que Bill lui faisait.
La bouche de Tom dériva vers le cou de Bill, pendant que ses paumes glissaient dans son dos, et il crut mourir d'excitation quand un gémissement franchit la barrière des lèvres de son frère.
Il gémit à son tour quand les mains de Bill vinrent caresser ses tétons. Bill le touchait exactement comme il fallait, là où il fallait, et Tom se sentait submergé de plaisir, tout comme il sentait que Bill l'était.
Il fit passer ses mains sur le ventre du brun, et le caressa du bout de ses doigts calleux. Bill gémissait de plaisir, et cela faisait un effet incroyable à Tom. Le corps de Bill chantait pour lui, chantait sous ses doigts, résonnant au moindre de ses gestes. La meilleure des guitares.
Jamais il n'avait ressenti autant de choses à la façon dont on prononçait son prénom qu'en ce moment. Il y avait de la supplique dans la voix de Bill, et Tom se jeta sur ses lèvres.
Ils s'embrassèrent fiévreusement, cherchant à se perdre dans l'autre, à oublier qu'ils étaient deux et non un. Ils se caressèrent, se découvrirent, en voulant toujours et encore plus.
Leurs mains se faisaient fébriles sur leurs corps, et ils se noyaient dans le regard de l'autre, à en perdre la raison. Ils n'en avaient pas assez, il leur fallait plus, plus vite, tout de suite. Ils étaient entraînés dans une spirale de plaisir, implacable et sans fin.
L'air leur manquait, leurs corps se couvraient de sueur.
Lorsque leurs mains passèrent la barrière des sous-vêtements, le plaisir prit une intensité nouvelle. Ils joignirent de nouveau leurs lèvres, tout d'abord tendrement, puis de plus en plus éperdument à mesure que leurs gestes se précisaient et s'accéléraient sur le sexe de l'autre.
Leurs bouches se séparèrent et leurs regards plongèrent l'un dans l'autre. Ils se sentirent emportés par un plaisir extrêmement puissant, et jouirent au même instant, prononçant le nom de l'autre en un gémissement éraillé.
Ils redescendirent doucement sur terre, récupérant peu à peu leur souffle. Bill saisit un mouchoir en tissu sur la table de chevet et les essuya sommairement. Il se colla ensuite tout contre Tom et le serra fort dans ses bras.
Ils profitèrent de la chaleur et de l'odeur de l'autre, leurs mains se touchant paresseusement. Il semblait à Tom qu'il ne pourrait plus jamais s'arrêter de toucher et de regarder Bill.
La somnolence finit pourtant par l'emporter, et il sombra dans un sommeil profond et sans rêve.
Lorsqu'il se réveillera, Bill et lui iront chercher des bonbons dans la cuisine. Ils iront dans le salon, où ils regarderont l'Etrange Noël de Monsieur Jack au coin du feu. Ils remonteront dans la chambre de Tom, iront dans son lit, et discuteront en mangeant des bonbons sous les couvertures. Ils parleront, parleront, parleront. Bill racontera ce qu'il a ressenti, et dira combien il est heureux que ça se soit concrétisé. Tom racontera ce qu'il a ressenti, et dira combien il est heureux de savoir qu'il pourra laisser tout cela derrière lui. Et ils parleront encore, toute la nuit, et toutes les nuits. Car ils ont encore toute leur vie pour découvrir et profiter d'à quel point ils sont tout pour l'autre, et même plus.
Tom n'oubliera jamais vraiment le chagrin qu'il a ressenti. Mais en ce qui concerne Ann-Kathrin, Tom doit bien le reconnaître : au final, Bill a bien fait de la lui voler pendant cette soirée pourtant pas si lointaine.